Vu du zinc, c'est un libre recueil de paroles d'habitants dans une des communes de la Manche que nous choisissons ensemble, pour diverses raisons. Si possible dans un café, lieu où les gens se parlent encore, en direct, sans petit ou grand écran interposé.

Vu du zinc


Vu du zinc, c'est un libre recueil de paroles d'habitants dans une des communes de la Manche que nous choisissons ensemble, pour diverses raisons. Si possible dans un café, lieu où les gens se parlent encore, en direct, sans petit ou grand écran interposé.

Nichée en pied de falaise dans le nord de la Baie du Mont, Saint-Jean-le-Thomas fait partie des communes qui font la fierté de ses habitants. Et aussi un peu le bonheur, si l'on en croit les personnes rencontrées lors des deux matinées de mai passées à l'Île aux arts, « le » café de la petite station balnéaire. Un équilibre fragile, qui dépend beaucoup de l'énergie d'un trio de commerçants... et des caprices du trait de côte.




Saint-Jean-le-Thomas, oasis au péril de la mer


Lors de notre deuxième jour de reportage devant le cœur commerçant de Saint-Jean-le-Thomas, le 20 mai 2025
Lors de notre deuxième jour de reportage devant le cœur commerçant de Saint-Jean-le-Thomas, le 20 mai 2025 (cc) Isabelle

On vient de s’installer, Émilie souffle, le regard brillant : « Ça fait de très belles photos !! » Effectivement, Saint-Jean-le-Thomas est belle, c’est ce qui frappe en premier. D’autant plus au printemps, en pleine floraison.

Mais au café de l’Île aux arts, les habitué.es parlent, eux, du reportage passé la veille, le 5 mai sur TF1, sur le risque pour Saint-Jean d'être « englouti » (sic) : « On m’a dit de le regarder, je l’ai vu en replay, ça durait 4 minutes ». « Celui qui avait des projets pour revendre ici, il peut oublier », ajoute l'un. « Non, c’était pas si catastrophique que ça... », tempère un autre.

Sous l’œil des caméras de télévision

Depuis quelques mois, la petite commune d’à peine 390 habitants voit défiler les journalistes. Et certain.es regardent notre petite équipe de bénévoles d’un œil un brin rigolard, un brin agacé. C’est le recul du trait de côte qui a mis le village sous le feu des projecteurs : la dune semble devoir s’éroder inexorablement, et derrière, des maisons sont menacées. « Moi ça va, je devrais me retrouver sur une sorte de presqu’île », relativise Françoise, cheveux courts serrés dans un petit bandeau indien.

Ce dernier reportage parlait des tentatives menées pour retenir la dune, bien plus au nord sur la côte, du côté de Bréhal, en plantant des pieux. « Moi je ne suis pas scientifique », tempère Thierry, « je laisse les scientifiques faire et si c’est pas tellement une réussite on ne le fera pas ici. » Si tout se passait bien, l’expérience ne pourrait être tentée ici qu'« au mieux en octobre 2027 »… « Sous réserve de l’enquête d’utilité publique, d’absence de réserves de l’État, d’appels d’offre européens, de l’avis du Conservatoire du littoral car il ne faut pas que ça dénature la baie du Mont-Saint-Michel. On sait pertinemment que ça ne sera pas possible... », analysent les habitant.es.

Par endroits, la dune ne fait plus que 30 cm de haut, assurent-ils. Et « il n'y a plus qu'une rangée de cabines. Il y en avait trois il y une trentaine d'années », assure un client devant son café. « On devrait refuser de payer les taxes foncières, puisque nos terrains ne valent plus rien. C’est comme si on n’en avait plus », maugrée l’une des femmes du groupe. « Ma maison, elle va foutre le camp dans l’eau. Puisqu’on paye le foncier, il faudrait qu’on nous le protège. »

Un des habitués du café du matin à L'ile aux arts, dessin Philippe Duhem
Un des habitués du café du matin à L'ile aux arts, dessin Philippe Duhem

L’enrochement sur le rivage, bâti dans les années 1960, a tenu jusqu’ici. « S’il n’avait pas été là, toutes les maisons en front de mer seraient déjà parties. » Mais selon Thierry, « il n’existe pas officiellement : il n’est pas répertorié sur les cartes. Si la commune veut le refaire, il y en a pour plus d’un million d’euros. » Pour Alain, qui vient de quitter son atelier de peinture de l'autre côté de la rue pour une petite pause en bonne compagnie, « il faut et un enrochement, et des pieux. Ou alors on condamnera la route pour aller à Dragey et Genêts »

La raison de ce mouvement du trait de côte ? Haussements d’épaule. « Les anciens vous diront que c’est à cause du barrage, du désensablement du Mont-Saint-Michel. » Le cours des petits fleuves qui traversent la baie se sont modifiés et ne chassent plus les sédiments dans ce secteur. « Bientôt on ira à Tombelaine sans avoir les pieds mouillés. »

« Faites un contre-reportage »

Que faire ? Les Saint-Jeannais.es se disent « sans solution, mais les Belges et les Néerlandais sont sous le niveau de la mer et tout va bien », observe l'un d'eux.

Plus fatalistes encore : « On scrute la mi-août avec impatience. Il y aura une grande marée. S’il y a du vent, la dune va céder. Elle cédera sur une tempête un jour, c’est sûr. Mais si elle cède en plein hiver, il y aura de gros dégâts. Alors qu’en été, ils seraient infimes. » En effet, derrière la dune, c’est un petit marais qui fait tampon avec la mer. Asséché l’été, il peut absorber. En hiver au contraire, il est gorgé d’eau.

Si ce sujet alimente les conversations ce matin, ce n’est pas toujours la règle : « Tout le monde en parle, mais personne ne dit rien. On sait que ça va arriver, mais quand ? On ne sait pas. Si vous écoutez les gens interrogés dans le reportage, ils ne sont pas si catastrophés. Ils disent qu’effectivement, leur bien leur a été transmis par leurs parents, leurs grands-parents. On ne pourra peut-être pas le transmettre à nos petits-enfants derrière, voilà. Mais ce n’est pas forcément inéluctable. Si tu es trop inquiet, il faut repartir, voilà. On résiste contre vent et marée ! »

Françoise soupire et rigole : « Faites plutôt un contre-reportage, pour dire qu’il fait bon vivre. »

Renouer avec un paradis d'enfance

Avec sa sœur, Roberte, qui vient de rejoindre la petite bande, elles ont passé toutes leurs vacances d'été « à Saint-Jean », comme elles disent. « Deux mois et demi, à l'époque. » Une bouffée d'air devenue nécessité pour ces deux ex-Avranchinaises désormais à la retraite et installées ici.

Une des rues typiques du village, belles et vieilles pierres et fleurs omniprésentes au printemps
Une des rues typiques du village, belles et vieilles pierres et fleurs omniprésentes au printemps (cc) Emilie

Des vacances de rêve étant gosse, c'est le dénominateur commun de beaucoup de clients ce matin-là. Au fil de leur vie, il les a amenés à s’installer pour de bon. Ainsi Betty, qui venait à la colonie tenue par des religieuses, l'Étoile de la mer. Elle et son Granvillais de mari ont bourlingué dans différents pays mais ont acheté à Saint-Jean-le-Thomas pour avoir un port d'attache, « un ancrage pour les enfants ».

Pour Julie la toute nouvelle épicière, « Saint-Jean c'est le plus bel endroit du monde ». Elle a toujours vécu là, ou presque. Dans ce village où elle peut repérer plusieurs cheminées réalisées par son grand-père, tailleur de pierre. Elle, ce qu'elle aime à Saint-Jean, « c'est les gens », dit-elle d'un ton direct.

La boulangère, venue faire une pause, acquiesce : « Ici c'est convivial. Amical, même. On sait que si on a besoin on va avoir de l'aide. On a vu quand il a fallu monter les vitrines. Et là comme les commerces ont rouvert, le village se met à revivre, la population revient .» Elle cite tous ces lieux qui ont ouvert ou rouvert, l'Aromatic, « restaurant bistronomique », l'Hôtel des bains, ou encore « le Jaja pour manger les pieds dans le sable ».

Le retour bienvenu des commerces

Cette réouverture des commerces est un petit miracle : il y a quelques années, le village est passé tout près du KO.

En ce mardi matin, le café est plein de vie et les habitué.es savourent : ils sont là tous les jours pour un café et pour discuter « de tout, de Poutine, de... ». Mais ils mesurent leur chance : après le Covid, les propriétaires précédents avaient mis la clé sous la porte. La boulangerie aussi. « On n’a plus eu de café pendant un an ! » Seule « Alexandra », la propriétaire de la petite épicerie voisine, faisait de la résistance. Et puis elle a revendu l’épicerie « à Laurent et Amandine » (auxquels Julie vient de succéder) et repris le café en juin dernier 2024. Le boulanger est revenu à son tour. Les trois commerçants sont jeunes et s’entendent bien. « Le village s’est remis à vivre »

À la table d’à côté, Béatrice insiste sur ce que cette renaissance doit à Alexandra : « Quand elle a repris le café, il y a des gens qui sont revenus, mais il y a aussi des gens qui ne venaient pas qui sont venus parce que c’est elle. En plus avec les autres commerçants ils s’entendent tous bien. L’année dernière ils avaient fait une « soirée de fin de saison », en octobre. Ils avaient coupé la circulation, installé 10 tables dans la rue, il y avait 10 personnes par table ! Les gens venaient prendre leur boisson ici, l’épicière avait sorti son barbecue, la boulangerie des sandwichs et des pizzas, c’était super ! Pour tous les gens d’ici. Ça fait vraiment vivre le village. »

Un village ravigoté

Guy aussi apprécie. Silhouette et voix bonhomme, ce retraité de 86 ans habite Champeaux, village voisin, et alterne trois lieux pour partager café et compagnie.

Et les nombreuses animations proposées par « le comité des fêtes, formidable ! ». « On a tout, ici, poursuit-il, on a même une Miss France » ajoute-il en indiquant la patronne d'un sourire malicieux. Il n'a pas envie de parler de son ancien métier, tout juste de l'époque où il allait vendre à Paris le fromage de chèvre confectionné par sa femme, aujourd’hui décédée.

Guy, de Champeaux, vient en voisin presque chaque matin prendre son café, dessin Philippe Duhem
Guy, de Champeaux, vient en voisin presque chaque matin prendre son café - dessin Philippe Duhem

Lorsque nous repassons par Saint-Jean, un autre matin de mai, l'air s'est fait doux et on croit identifier un couple de randonneurs. Eh non. Ils ont bien un petit accent étranger, mais ils sont aussi d'ici, maintenant. Franziska, Suisse, et son compagnon italien, Carmine, avaient décidé il y a une dizaine d'années de s'installer dans le Cotentin pour leur retraite. Venus de Suisse, ils ont finalement acheté une longère il y a cinq ans. Ils saluent de leur prénom beaucoup des habitués qui montent les quelques marches du café.

Elle est Suisse, lui Italien, et ils ont choisi de vivre ici, aux alentours de Saint-Jean-le-Thomas, dessin Philippe Duhem
Elle est Suisse, lui Italien, et ils ont choisi de vivre ici, aux alentours de Saint-Jean-le-Thomas - dessin Philippe Duhem

Ils espèrent transformer leur gîte en résidence d'artistes : « Pour partager ce lieu super beau avec des gens qui ont un intérêt pour ça, et nouer une relation différente, avec plus d'échanges », explique Franziska d'une voix tranquille. Tous deux font volontiers les louanges de la Manche en général et de Saint-Jean-le-Thomas et ses environs en particulier : « C'est presque une île avec la mer partout, il n'y a pas trop de population et un climat agréable, sans trop de brouillard. Et ici les gens sont tellement ouverts et curieux, en général. » Comme toutes et tous ici, ils s'enthousiasment pour les commerçants : « C'est le jour et la nuit avec avant. Alors on vient ici, on va à l'épicerie, la boulangerie, chercher des fleurs chez Chantal qui est devenue notre amie. Le village vit vraiment. Et si on veut un marché, il y a celui de Sartilly, des vitrines, on va à Granville ou Avranches, et même Saint-Malo ou Rennes où il se passe aussi beaucoup de choses intéressantes. »

Derrière l'école du bout de la mer... la mer - et un cordon dunaire qui s'amincit
Derrière l'école du bout de la mer... la mer - et un cordon dunaire qui s'amincit (cc) Emilie

En lançant un coup d’œil à la salle du café, on se dit que Saint-Jean est un coin de paradis plutôt peuplé de gens à la retraite. Comme une exception confirmant la règle, un jeune père déboule avec son petit, deux casques de vélo en main. Eh oui rappelle un client, à côté du rivage, il y a l’école du bout de la mer, un nom à faire passer toutes les angoisses d'écolier. Et de toute façon, remarque Françoise d'un demi sourire, « heureusement que c'est un village de retraités, sinon on ne trouverait personne au café ».

Mais Antoine Lefranc, 37 ans, salue l'assistance en familier des lieux. Le Carollais, boulanger traditionnel qui vend ses pains « pétri à la main et cuit au feu de bois » reconnaît là une partie de sa clientèle du marché du samedi matin, et certains connaissent aussi ses talents de stand-upper, sous le nom de M. Moustache – qu'il n'avait pas ce jour là.

Antoine Lefranc boulanger et auteur jeunesse, dessin Philippe Duhem
Antoine Lefranc boulanger et auteur jeunesse -dessin Philippe Duhem

D'autres ont apprécié le livre pour enfants qu'il a publié avec la graveuse Mathilde Loisel, établie aussi à Saint-Jean, La Fée des grèves.

Saint-Jean-des-Arts, porte d'entrée du village

L’impression d’être dans un charmant bout du monde un peu coupé de tout est tempérée par les habitants, qui assurent qu’au final, ici, ils ne manquent pas de grand-chose.

Les transports ? Il y a une ligne de bus Granville-Avranches. De plus, on trouve l'essentiel ici, « et on est à un quart d’heure de tout en voiture. »

Une banderole et quelques panneaux résument bien l'activité d'un village pourtant petit
Une banderole et quelques panneaux résument bien l'activité d'un village pourtant petit (cc) Emilie

« J’ai des amis très âgés qui ne se déplacent plus, admet l'une des fidèles du café des mardis matins. Mais avec 50 euros d’achats on peut se faire livrer gratuitement. » Et les panneaux qui émaillent les rues disent aussi un vrai dynamisme culturel, particulièrement enraciné : atelier de peinture, atelier de gravure, espace Auriac, du nom du célèbre affichiste, co-fondateur de Saint-Jean-des-Arts. La création de cette association, en 2000, a d'ailleurs prolongé une tradition locale d'ouverture aux artistes, particulièrement plasticiens et musiciens, plus ancienne. L'association propose cet été encore toute une saison d'expositions nouvelles chaque semaine, ouverte le dimanche par un vernissage en musique.

La riche vie associative permet l’intégration des nouveaux arrivants. Betty, qui adhère à Saint-Jean-des-Arts, le confirme, citant aussi le club du 3e âge Vivre et vieillir dans son village, à laquelle elle va « peut-être ré-adhérer, l'asso des cabines de plage,etc ». Le site de la commune en dénombre une quinzaine. Sans oublier les collectifs plus informels comme ce groupe Whatsapp de baigneurs en hiver, auquel elle appartient.

Les belles maisons du village lui donnent un cachet « rupin », note Betty qui se souvient s'être sentie « horsain » dans sa jeunesse, « alors que ma mère était commerçante à quelques kilomètres de là ! » Elle s'est faite accepter justement via Saint-Jean-des-Arts « qui s'est de plus en plus démocratisée et ouverte aux gens du bourg ». À l'autre bout du café, Françoise, l'une des fondatrices de l'association, esquisse justement un sourire.


Pour aller plus loin :


Emilie, Isabelle et Nils (dessins sur le vif de Philippe)

31 juillet 2025


Making off

Les rédacteur.ices et dessinateur d'Affichage libre ont passé deux matinées au café l'Île aux arts les 6 et 20 mai 2025.

Retour

Vu du zinc


Vu du zinc, c'est un libre recueil de paroles d'habitants dans une des communes de la Manche que nous choisissons ensemble, pour diverses raisons. Si possible dans un café, lieu où les gens se parlent encore, en direct, sans petit ou grand écran interposé.

Isigny-le-Buat inaugure cette série car nous avons été frappé.es par la mobilisation qui s'est constituée voici plus d'un an contre l'extension de serres industrielles de tomates, et notamment le succès de la manifestation du 16 novembre 2024.

Nous sommes allés à deux reprises au bar de l'Avaine, le café restaurant de Lætitia et Sylvain, le 18 février et le 19 mars, pour écouter celles et ceux qui le souhaitaient.




Isigny-le-Buat :« C'est petit,

mais c'est vivant »

« Il faut se poser les bonnes questions quand on veut déménager. » Annie, sourire et cheveux courts, ne comprend pas toujours ceux qui viennent s'installer à la campagne sans vraiment savoir où ils mettent les pieds. « Les gens s'installent, mais on dirait qu'ils veulent les avantages sans les inconvénients ! » Elle, en revanche, elle sait ce qu'elle aime à Isigny. Et les inconvénients, elle les voit aussi.

Ancienne élève dans la même école que le gérant du bar, « mais pas dans la même classe », rit-elle derrière ses lunettes rouges, elle aime prendre un café et « venir causer » quand elle vient chercher ses cigarettes. Ainsi ce matin avec Céline, qu'elle a croisée dans la rue. Au gré des heures, les gens entrent, s'assoient, s'installent au comptoir, repartent. La commune canton d'Isigny-le-Buat, structure unique en France, regroupe dix villages et de multiples hameaux. La voiture y est reine mais on se retrouve dans le bourg, vivant, où se regroupent les commerces. Et parfois, on se rencontre au café.

En manque de transports collectifs


La silhouette un peu frêle, barbe blonde et bonnet sur la tête, Lucas reste adossé contre un pilier, dans ce café plutôt lumineux, avec ses baies vitrées et son mobilier gris clair, rehaussé de quelques banquettes de bistrot rouge foncé. « Je ne peux pas m'asseoir, pour des raisons de santé », explique le jeune homme de 27 ans tout juste, montrant sa jambe droite un peu raide. Il vient parfois dans ce bar, histoire de faire escale, comme aujourd'hui, entre Saint-Hilaire-du-Harcouët où il habite et Avranches où il multiplie les rendez-vous médicaux, consultations et interventions chirurgicales. « J'ai eu 15 opérations en deux ans. » « J'attends de retrouver mon permis. L'autre jour, je suis rentré à pied, le stop n'a pas marché du tout, alors j'ai fait une pause à Isigny. Aujourd'hui je suis à scooter, c'est quand même mieux. »

Oui, il y a des bus qui sillonnent le Sud-Manche et relient Avranches et Saint-Hilaire, « mais pas beaucoup, et les horaires ne sont pas commodes. Ce n'est pas comme à Fougères où il y en a toutes les heures ou les demi-heures ! J'avoue j'ai la flemme d'attendre le bus deux heures », explique Lucas. Sa situation de santé ne permet pas d'avoir des bons de transport pour les consultations : « J'en ai seulement pour les interventions chirurgicales. Mais je vais demander à me faire reconnaître comme travailleur handicapé, mon chirurgien m'a dit que je le pouvais. Mon médecin aurait dû me faire un papier depuis longtemps, mais comme il a déjà du mal à me lâcher une boîte de Doliprane... »

Il sourit, et dit apprécier notre démarche : « C'est de plus en plus rare, de vouloir écouter les autres. » Et c'est ce qu'il aime dans les cafés. « Je n'ai pas de connaissances ici, mais j'aime bien m'arrêter ici pour un café ou une bière. C'est petit, Isigny, mais c'est vivant, il y a pas mal de commerces, ça bouge plus que Saint-Hilaire », assure le jeune homme qui a grandi à Rennes.

Le sens de l'accueil


« Vivant », c'est le mot qui revient. Annie apprécie l'animation dans le bourg, mais remarque que cela vient des gens eux-mêmes : « A la campagne, quand vous êtes agricultrice, ce que j'ai fait durant 10 ans, le temps d'élever mes enfants, si vous n'allez pas dans les associations, vous ne voyez personne ! C'est pour ça que je me suis engagée dans l'APE (association des parents d'élèves), à l'école puis au collège », note l'ancienne présidente des parents d'élèves du collège, se levant pour aller saluer justement Gérard, un ancien comparse de l'APE.


  • Céline croquée par Phil Duhem
    Céline croquée par Philippe Duhem au bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat le 19 mars 2025

Ce que Céline a apprécié, en quittant l'agglomération de Granville, il y a 20 ans, c'est l'accueil qu'elle a reçu ici : « C'est très campagnard, très chaleureux. Les voisins proposent tout de suite un coup de main, des rencontres, les communautés se créent très vite ici. C'est simple, on n'avait encore que la dalle de faite dans le lotissement, et déjà le comité des fêtes nous avait invités au Noël des enfants ! C'est vrai que le comité de Chalandrey est vraiment « extra-ordinaire »  », insiste-t-elle, avec un grand sourire. C'est dans ce cadre qu'elle a noué amitié avec Annie, avec laquelle elle partage un café ce matin-là, sous le regard amical de Lætitia, la patronne. Elle continue avec sa famille de passer à Donville-les-Bains ou à Jullouville pour aller à la mer, mais se souvient que si « les gens ont fini par être chaleureux, c'était plutôt au bout d'un an. Ici, la confiance se gagne tout de suite », assure-t-elle.


  • Collectif Stop Tomates par Isabelle Bordes
    Odile et Gérard du collectif Stop Tomates lors de la manifestation du 16 novembre © Isabelle Bordes

Odile, ouvrière à la retraite, remarque, à propos des Normands en général : « On dit qu'on est fermé. C'est plutôt qu'on ne fait pas forcément le premier pas, mais après, on sait accueillir ! » La parole vive et enthousiaste, elle est avec Gérard l'une des fondateurs et porte-paroles du collectif Stop tomates, qui s'est créé en janvier 2024 pour contrer le projet d'extension des serres industrielles d'Agrocare. Et si elle lutte, comme lors de la grande manifestation du 16 novembre dernier, c'est par amour pour sa commune, de son cadre de vie, et la défense de l'agriculture, la vraie. « Sous prétexte qu'ils ont de l'argent, ils peuvent faire tout et n'importe quoi ? Je ne suis pas d'accord ! »


Pour en savoir plus sur les méga-serres d'Isigny :


Atout n°1 : les commerces


Le dynamisme et le nombre des commerces d'Isigny, c'est le leitmotiv des personnes rencontrées, qu'elles habitent le bourg, comme Odile, ou non. « Ah moi je privilégie la supérette, j'y trouve ce que je veux, assure Odile. Et c'est familial, on peut y discuter de tout et de rien. J'y ai même fait mes courses pour fêter mes 60 ans ! On croit que c'est moins cher dans les hypers, mais comme on se fait happer dans les allées et qu'on ressort avec des choses qu'on n'avait pas prévu, on se fait avoir en fait. » Habitant Isigny-le-Buat depuis 45 ans, et avec bonheur, elle s'exclame : « On a une commune vivante, qui a tout ce qu'il faut, y compris pharmacie et médecins, pourquoi aller ailleurs ? »

Sylvain, le patron du Bar de l'Avaine, confirme en essuyant un verre. Natif de Mortain, il trouve sa clientèle « très sympa ». « D'ailleurs ceux qui ne le sont pas ne reviennent pas », ajoute-t-il avec un demi-sourire. Ancien restaurateur, c'est son premier bar-tabac-PMU, et il se réjouit du « flux permanent de clientèle, toute la journée ». Y compris le midi, puisque sa femme et lui proposent une carte et des formules déjeuner, et même des plats festifs de type choucroute ou tête de veau certains samedis midis. Le reste du temps, le tabac et les courses assurent un passage régulier.

Il apprécie les jeunes pharmaciens qui ont repris l'officine, et « l'ouverture du cabinet médical, avec trois médecins salariés par la commune ». Dans sa doudoune bleue, debout au bar, Alain, 63 ans, l'admet : il préfère venir à la pharmacie ici, « elle est mieux achalandée que dans ma commune ». L'ancien bûcheron a déménagé près de Saint-Hilaire-du-Harcouët mais avec sa femme, ils auraient préféré trouver une maison à Isigny, après 15 ans passés ici. Il y garde quelques habitudes, venant notamment au café une fois par semaine en moyenne, pour le PMU. « Et on a kiné, podologue, pédicure, ostéo, orthophoniste », énumère encore Odile.


  • Alain croqué par Phil Duhem
    Alain croqué par Philippe Duhem au bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat le 19 mars 2025

Céline, assistante maternelle établie depuis 20 ans à Chalandrey, se réjouit aussi du côté « très vivant » d'Isigny-le-Buat. « En tout cas les jours d'école, sinon, c'est très calme. » Elle insiste sur le « panel de sports possibles, proposé aux enfants mais aussi aux adultes », avec une douzaine de clubs et deux salles de sport, dont une réservée aux sports de raquettes et homologuée pour les rencontres nationales ou de haut niveau, selon Annie. Cette Mortainaise se trouve « très bien ici » depuis qu'elle a rejoint Le Mesnil-Thébault, autre commune associée d'Isigny, et l'exploitation laitière de son mari, voici 30 ans. En citant tous les commerces, jusqu'à « la fleuriste et même deux coiffeurs », elle salue « le travail des élus, et même avant -du temps de l'ancien maire, NDLR ». Avec un ton convaincu, elle cite la Marpa (Maison pour personnes âgées autonomes) qui sort de terre quelques mètres plus loin, la réhabilitation du presbytère en logements, etc. Ainsi que le guichet « France services » à la mairie, même si elle déplore que la Poste se soit transformée en agence postale dépendant de la mairie. « Mais on voit bien qu'ils essaient de conserver un maximum de services. » Elle cite aussi « le camion de l'opticien » où va son mari, tandis qu'elle préfère aller à Avranches, pour ses « verres un peu compliqués ».

Côté santé


Gérard, éleveur de moutons avranchins et cofondateur du collectif Stop tomates, passe au bar avant son rendez-vous chez le médecin. Il a justement une anecdote toute récente à nous raconter au sujet de la santé : son dimanche et son lundi aux urgences de l'hôpital d'Avranches.


  • Gérard croqué par Phil Duhem
    Gérard croqué par Philippe Duhem au bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat le 19 mars 2025

Son témoignage lancé comme une boutade laisse percer une grande inquiétude : « Dimanche soir, pris de maux de ventre violents, je pars aux urgences à 3h du matin. Une nuit tranquille, pas de malade en attente. Salle de soin, analyses, on me parle d'une échographie vers 9h. Mais le lundi matin, je dois libérer la salle de soin, le couloir s'est nettement rempli, pas de place, direction le local technique avec du matériel entreposé ! Finalement, je passe l'échographie à 15h et l'infirmier qui me ramène dans mon placard me dit que j'ai de la chance, qu'il n'y a pas grand monde aujourd'hui. Une jeune infirmière me déclare qu'elle n'avait pas imaginé ainsi son travail et qu'elle a peur de devoir se faire soigner un jour à l'hôpital. Une patiente explique devant moi qu'elle devait attendre 2 mois pour avoir un rendez-vous chez son médecin alors elle est venue aux urgences. Moi j'ai eu de la chance pour voir le médecin aujourd'hui, c'est le kiné pour mon épaule qui a pris ma tension et l'a trouvée très haute, il a prévenu mon médecin. D'ailleurs j'y vais, ce serait bête de louper mon rendez-vous. »

Devant les jeux, Adrienne attend son tour. Elle, elle dit que tout va bien : à 85 ans, elle n'a pas encore eu besoin du médecin !

Vive la culture, mais inquiétudes pour les écoles et le paramédical


Emmanuelle, la cinquantaine, s'accorde une petite pause après son passage au collège d'Isigny où elle se rend deux fois par semaine. En service ambulatoire, cette enseignante spécialisée pour les enfants sourds et dyslexiques intervient pour informer les enseignants et agents chargés d'accompagner les élèves dans les écoles, collèges, lycées de son secteur qui dépend du Centre de ressources de l'ouïe et de la parole (CROP) de Normandie, basé près de Caen. Certains secteurs sont moins bien desservis, reconnaît-elle.

L'ancienne citadine, désormais installée à la campagne près de Brécey, met en avant l'avantage de l'accueil et d'une qualité de vie incomparables : « Il fait bon vivre ici, les liens sociaux existent encore avec toutes sortes d'événements, de repas partagés... Le Centre social propose des activités. On a une offre culturelle plutôt riche grâce notamment au dispositif Villes en scène du Département, avec les collectivités locales et les associations, et au cinéma associatif de Villedieu-les-Poêles. »

Mais pour Emmanuelle, l'envers de la médaille, ce sont les menaces qui pèsent sur les classes et le manque de prise en charge médico-sociale : « Des écoles sont menacées de fermeture alors qu'elles font la vie de nos communes. Notre désolation, c'est que le Sud-Manche manque d'orthophonistes et autres professionnels du paramédical, c'est presque un désert. Je pense que les jeunes préfèrent la ville. Mais il faudrait arriver à les faire revenir ou à les attirer comme pour les médecins. » À l'entendre parler de sa vie ici, on se dit que cela ne devrait pas être si difficile !


  • Annie croquée par Phil Duhem
    Annie croquée par Philippe Duhem au bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat le 19 mars 2025

La marque du Covid


Dans ce concert de louanges pour les relations chaleureuses dans le coin, Annie note quand même qu'il y a eu quelques personnes pour se comporter bizarrement, pendant la pandémie du Covid : « On a vu revenir la délation, pour quelques malheureux apéros que des gens avaient pu faire. C'était une époque tellement étrange ! On habite route de Ducey, où ça circule beaucoup, jusqu'au rond-point des Biards, et là, il n'avait plus une seule voiture ! Et si on se croisait au bourg, on avait nos masques mais on se regardait comme chien et chat, on n'osait même plus se dire bonjour ! Mais à la fin, j'ai fini par éteindre la télé, les infos, ça prenait trop la tête » Désormais, explique-t-elle, « j'ai lâché l'abonnement de La Gazette et je ne lis plus que ce qui m'intéresse sur leur page Facebook, et un peu de radio et de télé ». Alain, lui, ne se lasse pas des infos, encore aujourd'hui, naviguant entre son abonnement à Ouest-France et les émissions de TF1.

A propos du Covid, Sylvain, le patron du bar de l'Avaine, constate que « les habitudes des gens ont énormément changé depuis ». Ils viennent moins au bar, « ayant pris l'habitude de se voir chez les uns les autres ». Et puis « parce que les contrôles routiers ont augmenté, et qu'on ne peut pas rentrer à pied à chaque fois quand on habite à 5 ou 6 km ». La clientèle a aussi baissé « parce que les ouvriers ont pris l'habitude du thermos, alors ils ne passent plus pour le café du matin. Pareil, ils ont pris l'habitude de la gamelle du midi, car pendant le Covid, les patrons ont aménagé des cabanes de chantier », observe-t-il.

Le travail difficile à trouver


Isigny-le-Buat compte plusieurs grosses usines : Electropoli, Suez (qui a repris l'entreprise de recyclage de l'ancien maire et conseiller général Bernard Pinel), Lactalis, la serre d'Agrocare, Vivagri, SNMA, Boulay matériaux, etc, mais l'un des rares bémols entendus dans ce café concerne justement l'emploi. C'est Lucas qui est peintre en bâtiment mais dont le dernier poste dégoté a été en usine à Avranches ; ou Annie qui travaille en interim depuis plusieurs années, sans pouvoir faire valoir ses compétences d'aide-soignante elle fait « les 3x8 à la biscuiterie Saint-Michel à Avranches quand j'ai pris 50 ans », travaille aux tricots Saint-James, chez Vuitton où elle fait la plonge au restaurant d'entreprise, à Juilley. « C'est vrai qu'il faut se déplacer tout le temps. C'est d'ailleurs l'inconvénient de la campagne », note-t-elle.

Cela ajoute un peu à son scepticisme lorsqu'il est question du méga-projet de serres à tomates : « En réalité, ça ne fournit pas de travail. » La serre actuelle fait déjà 12ha. « Ce sont des travailleurs qui viennent d'ailleurs et qui repartent. Et en plus ça ne compte pas comme une usine mais comme une exploitation agricole, ça ne rapporte même pas beaucoup de taxes. »

Céline file, c'est l'heure de son rendez-vous. Annie reste encore un peu, elle prend plaisir à bavarder. Les tables sont dressées. Comme une respiration, la clientèle du midi succède peu à peu à celle du matin.



Pour aller plus loin :


Isabelle, Nils, Sophie (dessins sur le vif de Philippe)

31 mars 2025


Making off

Les rédacteur.ices et dessinateur d'Affichage libre ont passé deux matinées au bar de l'Avaine les 18 février et 19 mars 2025. Et ont travaillé le sujet par des recherches ou d'autres rencontres en amont.

Retour


Le bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat
Le bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat le 19 mars 2025


Retour