Vu du zinc
Vu du zinc, c'est un libre recueil de paroles d'habitants dans une des communes de la Manche que nous choisissons ensemble, pour diverses raisons. Si possible dans un café, lieu où les gens se parlent encore, en direct, sans petit ou grand écran interposé.
Nichée en pied de falaise dans le nord de la Baie du Mont, Saint-Jean-le-Thomas fait partie des communes qui font la fierté de ses habitants. Et aussi un peu le bonheur, si l'on en croit les personnes rencontrées lors des deux matinées de mai passées à l'Île aux arts, « le » café de la petite station balnéaire. Un équilibre fragile, qui dépend beaucoup de l'énergie d'un trio de commerçants... et des caprices du trait de côte.
Saint-Jean-le-Thomas, oasis au péril de la mer
On vient de s’installer, Émilie souffle, le regard brillant : « Ça fait de très belles photos !! » Effectivement, Saint-Jean-le-Thomas est belle, c’est ce qui frappe en premier. D’autant plus au printemps, en pleine floraison.
Mais au café de l’Île aux arts, les habitué.es parlent, eux, du reportage passé la veille, le 5 mai sur TF1, sur le risque pour Saint-Jean d'être « englouti » (sic) : « On m’a dit de le regarder, je l’ai vu en replay, ça durait 4 minutes ». « Celui qui avait des projets pour revendre ici, il peut oublier », ajoute l'un. « Non, c’était pas si catastrophique que ça... », tempère un autre.
Sous l’œil des caméras de télévision
Depuis quelques mois, la petite commune d’à peine 390 habitants voit défiler les journalistes. Et certain.es regardent notre petite équipe de bénévoles d’un œil un brin rigolard, un brin agacé. C’est le recul du trait de côte qui a mis le village sous le feu des projecteurs : la dune semble devoir s’éroder inexorablement, et derrière, des maisons sont menacées. « Moi ça va, je devrais me retrouver sur une sorte de presqu’île », relativise Françoise, cheveux courts serrés dans un petit bandeau indien.
Ce dernier reportage parlait des tentatives menées pour retenir la dune, bien plus au nord sur la côte, du côté de Bréhal, en plantant des pieux. « Moi je ne suis pas scientifique », tempère Thierry, « je laisse les scientifiques faire et si c’est pas tellement une réussite on ne le fera pas ici. » Si tout se passait bien, l’expérience ne pourrait être tentée ici qu'« au mieux en octobre 2027 »… « Sous réserve de l’enquête d’utilité publique, d’absence de réserves de l’État, d’appels d’offre européens, de l’avis du Conservatoire du littoral car il ne faut pas que ça dénature la baie du Mont-Saint-Michel. On sait pertinemment que ça ne sera pas possible... », analysent les habitant.es.
Par endroits, la dune ne fait plus que 30 cm de haut, assurent-ils. Et « il n'y a plus qu'une rangée de cabines. Il y en avait trois il y une trentaine d'années », assure un client devant son café. « On devrait refuser de payer les taxes foncières, puisque nos terrains ne valent plus rien. C’est comme si on n’en avait plus », maugrée l’une des femmes du groupe. « Ma maison, elle va foutre le camp dans l’eau. Puisqu’on paye le foncier, il faudrait qu’on nous le protège. »

L’enrochement sur le rivage, bâti dans les années 1960, a tenu jusqu’ici. « S’il n’avait pas été là, toutes les maisons en front de mer seraient déjà parties. » Mais selon Thierry, « il n’existe pas officiellement : il n’est pas répertorié sur les cartes. Si la commune veut le refaire, il y en a pour plus d’un million d’euros. » Pour Alain, qui vient de quitter son atelier de peinture de l'autre côté de la rue pour une petite pause en bonne compagnie, « il faut et un enrochement, et des pieux. Ou alors on condamnera la route pour aller à Dragey et Genêts »
La raison de ce mouvement du trait de côte ? Haussements d’épaule. « Les anciens vous diront que c’est à cause du barrage, du désensablement du Mont-Saint-Michel. » Le cours des petits fleuves qui traversent la baie se sont modifiés et ne chassent plus les sédiments dans ce secteur. « Bientôt on ira à Tombelaine sans avoir les pieds mouillés. »
« Faites un contre-reportage »
Que faire ? Les Saint-Jeannais.es se disent « sans solution, mais les Belges et les Néerlandais sont sous le niveau de la mer et tout va bien », observe l'un d'eux.
Plus fatalistes encore : « On scrute la mi-août avec impatience. Il y aura une grande marée. S’il y a du vent, la dune va céder. Elle cédera sur une tempête un jour, c’est sûr. Mais si elle cède en plein hiver, il y aura de gros dégâts. Alors qu’en été, ils seraient infimes. » En effet, derrière la dune, c’est un petit marais qui fait tampon avec la mer. Asséché l’été, il peut absorber. En hiver au contraire, il est gorgé d’eau.
Si ce sujet alimente les conversations ce matin, ce n’est pas toujours la règle : « Tout le monde en parle, mais personne ne dit rien. On sait que ça va arriver, mais quand ? On ne sait pas. Si vous écoutez les gens interrogés dans le reportage, ils ne sont pas si catastrophés. Ils disent qu’effectivement, leur bien leur a été transmis par leurs parents, leurs grands-parents. On ne pourra peut-être pas le transmettre à nos petits-enfants derrière, voilà. Mais ce n’est pas forcément inéluctable. Si tu es trop inquiet, il faut repartir, voilà. On résiste contre vent et marée ! »
Françoise soupire et rigole : « Faites plutôt un contre-reportage, pour dire qu’il fait bon vivre. »
Renouer avec un paradis d'enfance
Avec sa sœur, Roberte, qui vient de rejoindre la petite bande, elles ont passé toutes leurs vacances d'été « à Saint-Jean », comme elles disent. « Deux mois et demi, à l'époque. » Une bouffée d'air devenue nécessité pour ces deux ex-Avranchinaises désormais à la retraite et installées ici.

Des vacances de rêve étant gosse, c'est le dénominateur commun de beaucoup de clients ce matin-là. Au fil de leur vie, il les a amenés à s’installer pour de bon. Ainsi Betty, qui venait à la colonie tenue par des religieuses, l'Étoile de la mer. Elle et son Granvillais de mari ont bourlingué dans différents pays mais ont acheté à Saint-Jean-le-Thomas pour avoir un port d'attache, « un ancrage pour les enfants ».
Pour Julie la toute nouvelle épicière, « Saint-Jean c'est le plus bel endroit du monde ». Elle a toujours vécu là, ou presque. Dans ce village où elle peut repérer plusieurs cheminées réalisées par son grand-père, tailleur de pierre. Elle, ce qu'elle aime à Saint-Jean, « c'est les gens », dit-elle d'un ton direct.
La boulangère, venue faire une pause, acquiesce : « Ici c'est convivial. Amical, même. On sait que si on a besoin on va avoir de l'aide. On a vu quand il a fallu monter les vitrines. Et là comme les commerces ont rouvert, le village se met à revivre, la population revient .» Elle cite tous ces lieux qui ont ouvert ou rouvert, l'Aromatic, « restaurant bistronomique », l'Hôtel des bains, ou encore « le Jaja pour manger les pieds dans le sable ».
Le retour bienvenu des commerces
Cette réouverture des commerces est un petit miracle : il y a quelques années, le village est passé tout près du KO.
En ce mardi matin, le café est plein de vie et les habitué.es savourent : ils sont là tous les jours pour un café et pour discuter « de tout, de Poutine, de... ». Mais ils mesurent leur chance : après le Covid, les propriétaires précédents avaient mis la clé sous la porte. La boulangerie aussi. « On n’a plus eu de café pendant un an ! » Seule « Alexandra », la propriétaire de la petite épicerie voisine, faisait de la résistance. Et puis elle a revendu l’épicerie « à Laurent et Amandine » (auxquels Julie vient de succéder) et repris le café en juin dernier 2024. Le boulanger est revenu à son tour. Les trois commerçants sont jeunes et s’entendent bien. « Le village s’est remis à vivre »
À la table d’à côté, Béatrice insiste sur ce que cette renaissance doit à Alexandra : « Quand elle a repris le café, il y a des gens qui sont revenus, mais il y a aussi des gens qui ne venaient pas qui sont venus parce que c’est elle. En plus avec les autres commerçants ils s’entendent tous bien. L’année dernière ils avaient fait une « soirée de fin de saison », en octobre. Ils avaient coupé la circulation, installé 10 tables dans la rue, il y avait 10 personnes par table ! Les gens venaient prendre leur boisson ici, l’épicière avait sorti son barbecue, la boulangerie des sandwichs et des pizzas, c’était super ! Pour tous les gens d’ici. Ça fait vraiment vivre le village. »
Un village ravigoté
Guy aussi apprécie. Silhouette et voix bonhomme, ce retraité de 86 ans habite Champeaux, village voisin, et alterne trois lieux pour partager café et compagnie.
Et les nombreuses animations proposées par « le comité des fêtes, formidable ! ». « On a tout, ici, poursuit-il, on a même une Miss France » ajoute-il en indiquant la patronne d'un sourire malicieux. Il n'a pas envie de parler de son ancien métier, tout juste de l'époque où il allait vendre à Paris le fromage de chèvre confectionné par sa femme, aujourd’hui décédée.

Lorsque nous repassons par Saint-Jean, un autre matin de mai, l'air s'est fait doux et on croit identifier un couple de randonneurs. Eh non. Ils ont bien un petit accent étranger, mais ils sont aussi d'ici, maintenant. Franziska, Suisse, et son compagnon italien, Carmine, avaient décidé il y a une dizaine d'années de s'installer dans le Cotentin pour leur retraite. Venus de Suisse, ils ont finalement acheté une longère il y a cinq ans. Ils saluent de leur prénom beaucoup des habitués qui montent les quelques marches du café.

Ils espèrent transformer leur gîte en résidence d'artistes : « Pour partager ce lieu super beau avec des gens qui ont un intérêt pour ça, et nouer une relation différente, avec plus d'échanges », explique Franziska d'une voix tranquille. Tous deux font volontiers les louanges de la Manche en général et de Saint-Jean-le-Thomas et ses environs en particulier : « C'est presque une île avec la mer partout, il n'y a pas trop de population et un climat agréable, sans trop de brouillard. Et ici les gens sont tellement ouverts et curieux, en général. » Comme toutes et tous ici, ils s'enthousiasment pour les commerçants : « C'est le jour et la nuit avec avant. Alors on vient ici, on va à l'épicerie, la boulangerie, chercher des fleurs chez Chantal qui est devenue notre amie. Le village vit vraiment. Et si on veut un marché, il y a celui de Sartilly, des vitrines, on va à Granville ou Avranches, et même Saint-Malo ou Rennes où il se passe aussi beaucoup de choses intéressantes. »

En lançant un coup d’œil à la salle du café, on se dit que Saint-Jean est un coin de paradis plutôt peuplé de gens à la retraite. Comme une exception confirmant la règle, un jeune père déboule avec son petit, deux casques de vélo en main. Eh oui rappelle un client, à côté du rivage, il y a l’école du bout de la mer, un nom à faire passer toutes les angoisses d'écolier. Et de toute façon, remarque Françoise d'un demi sourire, « heureusement que c'est un village de retraités, sinon on ne trouverait personne au café ».
Mais Antoine Lefranc, 37 ans, salue l'assistance en familier des lieux. Le Carollais, boulanger traditionnel qui vend ses pains « pétri à la main et cuit au feu de bois » reconnaît là une partie de sa clientèle du marché du samedi matin, et certains connaissent aussi ses talents de stand-upper, sous le nom de M. Moustache – qu'il n'avait pas ce jour là.

D'autres ont apprécié le livre pour enfants qu'il a publié avec la graveuse Mathilde Loisel, établie aussi à Saint-Jean, La Fée des grèves.
Saint-Jean-des-Arts, porte d'entrée du village
L’impression d’être dans un charmant bout du monde un peu coupé de tout est tempérée par les habitants, qui assurent qu’au final, ici, ils ne manquent pas de grand-chose.
Les transports ? Il y a une ligne de bus Granville-Avranches. De plus, on trouve l'essentiel ici, « et on est à un quart d’heure de tout en voiture. »

« J’ai des amis très âgés qui ne se déplacent plus, admet l'une des fidèles du café des mardis matins. Mais avec 50 euros d’achats on peut se faire livrer gratuitement. » Et les panneaux qui émaillent les rues disent aussi un vrai dynamisme culturel, particulièrement enraciné : atelier de peinture, atelier de gravure, espace Auriac, du nom du célèbre affichiste, co-fondateur de Saint-Jean-des-Arts. La création de cette association, en 2000, a d'ailleurs prolongé une tradition locale d'ouverture aux artistes, particulièrement plasticiens et musiciens, plus ancienne. L'association propose cet été encore toute une saison d'expositions nouvelles chaque semaine, ouverte le dimanche par un vernissage en musique.
La riche vie associative permet l’intégration des nouveaux arrivants. Betty, qui adhère à Saint-Jean-des-Arts, le confirme, citant aussi le club du 3e âge Vivre et vieillir dans son village, à laquelle elle va « peut-être ré-adhérer, l'asso des cabines de plage,etc ». Le site de la commune en dénombre une quinzaine. Sans oublier les collectifs plus informels comme ce groupe Whatsapp de baigneurs en hiver, auquel elle appartient.
Les belles maisons du village lui donnent un cachet « rupin », note Betty qui se souvient s'être sentie « horsain » dans sa jeunesse, « alors que ma mère était commerçante à quelques kilomètres de là ! » Elle s'est faite accepter justement via Saint-Jean-des-Arts « qui s'est de plus en plus démocratisée et ouverte aux gens du bourg ». À l'autre bout du café, Françoise, l'une des fondatrices de l'association, esquisse justement un sourire.
Pour aller plus loin :
31 juillet 2025
Making off
Les rédacteur.ices et dessinateur d'Affichage libre ont passé deux matinées au café l'Île aux arts les 6 et 20 mai 2025.
saint-jean-le-thomas
