Vu du zinc


Vu du zinc, c'est un libre recueil de paroles d'habitants dans une des communes de la Manche que nous choisissons ensemble, pour diverses raisons. Si possible dans un café, lieu où les gens se parlent encore, en direct, sans petit ou grand écran interposé.

Isigny-le-Buat inaugure cette série car nous avons été frappé.es par la mobilisation qui s'est constituée voici plus d'un an contre l'extension de serres industrielles de tomates, et notamment le succès de la manifestation du 16 novembre 2024.

Nous sommes allés à deux reprises au bar de l'Avaine, le café restaurant de Lætitia et Sylvain, le 18 février et le 19 mars, pour écouter celles et ceux qui le souhaitaient.




Isigny-le-Buat :« C'est petit,

mais c'est vivant »

« Il faut se poser les bonnes questions quand on veut déménager. » Annie, sourire et cheveux courts, ne comprend pas toujours ceux qui viennent s'installer à la campagne sans vraiment savoir où ils mettent les pieds. « Les gens s'installent, mais on dirait qu'ils veulent les avantages sans les inconvénients ! » Elle, en revanche, elle sait ce qu'elle aime à Isigny. Et les inconvénients, elle les voit aussi.

Ancienne élève dans la même école que le gérant du bar, « mais pas dans la même classe », rit-elle derrière ses lunettes rouges, elle aime prendre un café et « venir causer » quand elle vient chercher ses cigarettes. Ainsi ce matin avec Céline, qu'elle a croisée dans la rue. Au gré des heures, les gens entrent, s'assoient, s'installent au comptoir, repartent. La commune canton d'Isigny-le-Buat, structure unique en France, regroupe dix villages et de multiples hameaux. La voiture y est reine mais on se retrouve dans le bourg, vivant, où se regroupent les commerces. Et parfois, on se rencontre au café.

En manque de transports collectifs


La silhouette un peu frêle, barbe blonde et bonnet sur la tête, Lucas reste adossé contre un pilier, dans ce café plutôt lumineux, avec ses baies vitrées et son mobilier gris clair, rehaussé de quelques banquettes de bistrot rouge foncé. « Je ne peux pas m'asseoir, pour des raisons de santé », explique le jeune homme de 27 ans tout juste, montrant sa jambe droite un peu raide. Il vient parfois dans ce bar, histoire de faire escale, comme aujourd'hui, entre Saint-Hilaire-du-Harcouët où il habite et Avranches où il multiplie les rendez-vous médicaux, consultations et interventions chirurgicales. « J'ai eu 15 opérations en deux ans. » « J'attends de retrouver mon permis. L'autre jour, je suis rentré à pied, le stop n'a pas marché du tout, alors j'ai fait une pause à Isigny. Aujourd'hui je suis à scooter, c'est quand même mieux. »

Oui, il y a des bus qui sillonnent le Sud-Manche et relient Avranches et Saint-Hilaire, « mais pas beaucoup, et les horaires ne sont pas commodes. Ce n'est pas comme à Fougères où il y en a toutes les heures ou les demi-heures ! J'avoue j'ai la flemme d'attendre le bus deux heures », explique Lucas. Sa situation de santé ne permet pas d'avoir des bons de transport pour les consultations : « J'en ai seulement pour les interventions chirurgicales. Mais je vais demander à me faire reconnaître comme travailleur handicapé, mon chirurgien m'a dit que je le pouvais. Mon médecin aurait dû me faire un papier depuis longtemps, mais comme il a déjà du mal à me lâcher une boîte de Doliprane... »

Il sourit, et dit apprécier notre démarche : « C'est de plus en plus rare, de vouloir écouter les autres. » Et c'est ce qu'il aime dans les cafés. « Je n'ai pas de connaissances ici, mais j'aime bien m'arrêter ici pour un café ou une bière. C'est petit, Isigny, mais c'est vivant, il y a pas mal de commerces, ça bouge plus que Saint-Hilaire », assure le jeune homme qui a grandi à Rennes.

Le sens de l'accueil


« Vivant », c'est le mot qui revient. Annie apprécie l'animation dans le bourg, mais remarque que cela vient des gens eux-mêmes : « A la campagne, quand vous êtes agricultrice, ce que j'ai fait durant 10 ans, le temps d'élever mes enfants, si vous n'allez pas dans les associations, vous ne voyez personne ! C'est pour ça que je me suis engagée dans l'APE (association des parents d'élèves), à l'école puis au collège », note l'ancienne présidente des parents d'élèves du collège, se levant pour aller saluer justement Gérard, un ancien comparse de l'APE.


  • Céline croquée par Phil Duhem
    Céline croquée par Philippe Duhem au bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat le 19 mars 2025

Ce que Céline a apprécié, en quittant l'agglomération de Granville, il y a 20 ans, c'est l'accueil qu'elle a reçu ici : « C'est très campagnard, très chaleureux. Les voisins proposent tout de suite un coup de main, des rencontres, les communautés se créent très vite ici. C'est simple, on n'avait encore que la dalle de faite dans le lotissement, et déjà le comité des fêtes nous avait invités au Noël des enfants ! C'est vrai que le comité de Chalandrey est vraiment « extra-ordinaire »  », insiste-t-elle, avec un grand sourire. C'est dans ce cadre qu'elle a noué amitié avec Annie, avec laquelle elle partage un café ce matin-là, sous le regard amical de Lætitia, la patronne. Elle continue avec sa famille de passer à Donville-les-Bains ou à Jullouville pour aller à la mer, mais se souvient que si « les gens ont fini par être chaleureux, c'était plutôt au bout d'un an. Ici, la confiance se gagne tout de suite », assure-t-elle.


  • Collectif Stop Tomates par Isabelle Bordes
    Odile et Gérard du collectif Stop Tomates lors de la manifestation du 16 novembre © Isabelle Bordes

Odile, ouvrière à la retraite, remarque, à propos des Normands en général : « On dit qu'on est fermé. C'est plutôt qu'on ne fait pas forcément le premier pas, mais après, on sait accueillir ! » La parole vive et enthousiaste, elle est avec Gérard l'une des fondateurs et porte-paroles du collectif Stop tomates, qui s'est créé en janvier 2024 pour contrer le projet d'extension des serres industrielles d'Agrocare. Et si elle lutte, comme lors de la grande manifestation du 16 novembre dernier, c'est par amour pour sa commune, de son cadre de vie, et la défense de l'agriculture, la vraie. « Sous prétexte qu'ils ont de l'argent, ils peuvent faire tout et n'importe quoi ? Je ne suis pas d'accord ! »


Pour en savoir plus sur les méga-serres d'Isigny :


Atout n°1 : les commerces


Le dynamisme et le nombre des commerces d'Isigny, c'est le leitmotiv des personnes rencontrées, qu'elles habitent le bourg, comme Odile, ou non. « Ah moi je privilégie la supérette, j'y trouve ce que je veux, assure Odile. Et c'est familial, on peut y discuter de tout et de rien. J'y ai même fait mes courses pour fêter mes 60 ans ! On croit que c'est moins cher dans les hypers, mais comme on se fait happer dans les allées et qu'on ressort avec des choses qu'on n'avait pas prévu, on se fait avoir en fait. » Habitant Isigny-le-Buat depuis 45 ans, et avec bonheur, elle s'exclame : « On a une commune vivante, qui a tout ce qu'il faut, y compris pharmacie et médecins, pourquoi aller ailleurs ? »

Sylvain, le patron du Bar de l'Avaine, confirme en essuyant un verre. Natif de Mortain, il trouve sa clientèle « très sympa ». « D'ailleurs ceux qui ne le sont pas ne reviennent pas », ajoute-t-il avec un demi-sourire. Ancien restaurateur, c'est son premier bar-tabac-PMU, et il se réjouit du « flux permanent de clientèle, toute la journée ». Y compris le midi, puisque sa femme et lui proposent une carte et des formules déjeuner, et même des plats festifs de type choucroute ou tête de veau certains samedis midis. Le reste du temps, le tabac et les courses assurent un passage régulier.

Il apprécie les jeunes pharmaciens qui ont repris l'officine, et « l'ouverture du cabinet médical, avec trois médecins salariés par la commune ». Dans sa doudoune bleue, debout au bar, Alain, 63 ans, l'admet : il préfère venir à la pharmacie ici, « elle est mieux achalandée que dans ma commune ». L'ancien bûcheron a déménagé près de Saint-Hilaire-du-Harcouët mais avec sa femme, ils auraient préféré trouver une maison à Isigny, après 15 ans passés ici. Il y garde quelques habitudes, venant notamment au café une fois par semaine en moyenne, pour le PMU. « Et on a kiné, podologue, pédicure, ostéo, orthophoniste », énumère encore Odile.


  • Alain croqué par Phil Duhem
    Alain croqué par Philippe Duhem au bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat le 19 mars 2025

Céline, assistante maternelle établie depuis 20 ans à Chalandrey, se réjouit aussi du côté « très vivant » d'Isigny-le-Buat. « En tout cas les jours d'école, sinon, c'est très calme. » Elle insiste sur le « panel de sports possibles, proposé aux enfants mais aussi aux adultes », avec une douzaine de clubs et deux salles de sport, dont une réservée aux sports de raquettes et homologuée pour les rencontres nationales ou de haut niveau, selon Annie. Cette Mortainaise se trouve « très bien ici » depuis qu'elle a rejoint Le Mesnil-Thébault, autre commune associée d'Isigny, et l'exploitation laitière de son mari, voici 30 ans. En citant tous les commerces, jusqu'à « la fleuriste et même deux coiffeurs », elle salue « le travail des élus, et même avant -du temps de l'ancien maire, NDLR ». Avec un ton convaincu, elle cite la Marpa (Maison pour personnes âgées autonomes) qui sort de terre quelques mètres plus loin, la réhabilitation du presbytère en logements, etc. Ainsi que le guichet « France services » à la mairie, même si elle déplore que la Poste se soit transformée en agence postale dépendant de la mairie. « Mais on voit bien qu'ils essaient de conserver un maximum de services. » Elle cite aussi « le camion de l'opticien » où va son mari, tandis qu'elle préfère aller à Avranches, pour ses « verres un peu compliqués ».

Côté santé


Gérard, éleveur de moutons avranchins et cofondateur du collectif Stop tomates, passe au bar avant son rendez-vous chez le médecin. Il a justement une anecdote toute récente à nous raconter au sujet de la santé : son dimanche et son lundi aux urgences de l'hôpital d'Avranches.


  • Gérard croqué par Phil Duhem
    Gérard croqué par Philippe Duhem au bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat le 19 mars 2025

Son témoignage lancé comme une boutade laisse percer une grande inquiétude : « Dimanche soir, pris de maux de ventre violents, je pars aux urgences à 3h du matin. Une nuit tranquille, pas de malade en attente. Salle de soin, analyses, on me parle d'une échographie vers 9h. Mais le lundi matin, je dois libérer la salle de soin, le couloir s'est nettement rempli, pas de place, direction le local technique avec du matériel entreposé ! Finalement, je passe l'échographie à 15h et l'infirmier qui me ramène dans mon placard me dit que j'ai de la chance, qu'il n'y a pas grand monde aujourd'hui. Une jeune infirmière me déclare qu'elle n'avait pas imaginé ainsi son travail et qu'elle a peur de devoir se faire soigner un jour à l'hôpital. Une patiente explique devant moi qu'elle devait attendre 2 mois pour avoir un rendez-vous chez son médecin alors elle est venue aux urgences. Moi j'ai eu de la chance pour voir le médecin aujourd'hui, c'est le kiné pour mon épaule qui a pris ma tension et l'a trouvée très haute, il a prévenu mon médecin. D'ailleurs j'y vais, ce serait bête de louper mon rendez-vous. »

Devant les jeux, Adrienne attend son tour. Elle, elle dit que tout va bien : à 85 ans, elle n'a pas encore eu besoin du médecin !

Vive la culture, mais inquiétudes pour les écoles et le paramédical


Emmanuelle, la cinquantaine, s'accorde une petite pause après son passage au collège d'Isigny où elle se rend deux fois par semaine. En service ambulatoire, cette enseignante spécialisée pour les enfants sourds et dyslexiques intervient pour informer les enseignants et agents chargés d'accompagner les élèves dans les écoles, collèges, lycées de son secteur qui dépend du Centre de ressources de l'ouïe et de la parole (CROP) de Normandie, basé près de Caen. Certains secteurs sont moins bien desservis, reconnaît-elle.

L'ancienne citadine, désormais installée à la campagne près de Brécey, met en avant l'avantage de l'accueil et d'une qualité de vie incomparables : « Il fait bon vivre ici, les liens sociaux existent encore avec toutes sortes d'événements, de repas partagés... Le Centre social propose des activités. On a une offre culturelle plutôt riche grâce notamment au dispositif Villes en scène du Département, avec les collectivités locales et les associations, et au cinéma associatif de Villedieu-les-Poêles. »

Mais pour Emmanuelle, l'envers de la médaille, ce sont les menaces qui pèsent sur les classes et le manque de prise en charge médico-sociale : « Des écoles sont menacées de fermeture alors qu'elles font la vie de nos communes. Notre désolation, c'est que le Sud-Manche manque d'orthophonistes et autres professionnels du paramédical, c'est presque un désert. Je pense que les jeunes préfèrent la ville. Mais il faudrait arriver à les faire revenir ou à les attirer comme pour les médecins. » À l'entendre parler de sa vie ici, on se dit que cela ne devrait pas être si difficile !


  • Annie croquée par Phil Duhem
    Annie croquée par Philippe Duhem au bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat le 19 mars 2025

La marque du Covid


Dans ce concert de louanges pour les relations chaleureuses dans le coin, Annie note quand même qu'il y a eu quelques personnes pour se comporter bizarrement, pendant la pandémie du Covid : « On a vu revenir la délation, pour quelques malheureux apéros que des gens avaient pu faire. C'était une époque tellement étrange ! On habite route de Ducey, où ça circule beaucoup, jusqu'au rond-point des Biards, et là, il n'avait plus une seule voiture ! Et si on se croisait au bourg, on avait nos masques mais on se regardait comme chien et chat, on n'osait même plus se dire bonjour ! Mais à la fin, j'ai fini par éteindre la télé, les infos, ça prenait trop la tête » Désormais, explique-t-elle, « j'ai lâché l'abonnement de La Gazette et je ne lis plus que ce qui m'intéresse sur leur page Facebook, et un peu de radio et de télé ». Alain, lui, ne se lasse pas des infos, encore aujourd'hui, naviguant entre son abonnement à Ouest-France et les émissions de TF1.

A propos du Covid, Sylvain, le patron du bar de l'Avaine, constate que « les habitudes des gens ont énormément changé depuis ». Ils viennent moins au bar, « ayant pris l'habitude de se voir chez les uns les autres ». Et puis « parce que les contrôles routiers ont augmenté, et qu'on ne peut pas rentrer à pied à chaque fois quand on habite à 5 ou 6 km ». La clientèle a aussi baissé « parce que les ouvriers ont pris l'habitude du thermos, alors ils ne passent plus pour le café du matin. Pareil, ils ont pris l'habitude de la gamelle du midi, car pendant le Covid, les patrons ont aménagé des cabanes de chantier », observe-t-il.

Le travail difficile à trouver


Isigny-le-Buat compte plusieurs grosses usines : Electropoli, Suez (qui a repris l'entreprise de recyclage de l'ancien maire et conseiller général Bernard Pinel), Lactalis, la serre d'Agrocare, Vivagri, SNMA, Boulay matériaux, etc, mais l'un des rares bémols entendus dans ce café concerne justement l'emploi. C'est Lucas qui est peintre en bâtiment mais dont le dernier poste dégoté a été en usine à Avranches ; ou Annie qui travaille en interim depuis plusieurs années, sans pouvoir faire valoir ses compétences d'aide-soignante elle fait « les 3x8 à la biscuiterie Saint-Michel à Avranches quand j'ai pris 50 ans », travaille aux tricots Saint-James, chez Vuitton où elle fait la plonge au restaurant d'entreprise, à Juilley. « C'est vrai qu'il faut se déplacer tout le temps. C'est d'ailleurs l'inconvénient de la campagne », note-t-elle.

Cela ajoute un peu à son scepticisme lorsqu'il est question du méga-projet de serres à tomates : « En réalité, ça ne fournit pas de travail. » La serre actuelle fait déjà 12ha. « Ce sont des travailleurs qui viennent d'ailleurs et qui repartent. Et en plus ça ne compte pas comme une usine mais comme une exploitation agricole, ça ne rapporte même pas beaucoup de taxes. »

Céline file, c'est l'heure de son rendez-vous. Annie reste encore un peu, elle prend plaisir à bavarder. Les tables sont dressées. Comme une respiration, la clientèle du midi succède peu à peu à celle du matin.



Pour aller plus loin :


Isabelle, Nils, Sophie (dessins sur le vif de Philippe)

31 mars 2025


Making off

Les rédacteur.ices et dessinateur d'Affichage libre ont passé deux matinées au bar de l'Avaine les 18 février et 19 mars 2025. Et ont travaillé le sujet par des recherches ou d'autres rencontres en amont.

Retour


Le bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat
Le bar de l'Avaine à Isigny-le-Buat le 19 mars 2025


isigny-le-buat